Art

Les « artistes », des artistes militants à la conquête du monde de l’art

Dans le monde de l’art contemporain, la situation est grave, mais pas (encore) grave. A l’époque de l’Humanisme, donc en plein Moyen Age, philosophes et savants, artistes et hommes de lettres, techniciens et artisans n’étaient pas nécessairement – voire presque jamais – des explorateurs de voies distinctes. L’ère moderne a apporté un nouveau paradigme, celui de la spécialisation, qui a relégué chacun dans son lit confortable. Pour une curieuse hétérogénèse des fins, même les artistes contemporains, non plus au service des princes et des papes (mais du marché et de ses vautours rapaces) se sont mis à regarder leur propre nombril avec la certitude qu’il correspondait à celui, beaucoup plus large, du monde.

Tour d’ivoire de complaisance

Et de se parler à eux-mêmes et à leurs semblables, dans ce salon de l’éphémère que sont les vernissages et les finissages conséquents, entre bretzels, macarons et prosecco ou champagne, selon la latitude. L’art, confiné à lui-même dans la tour d’ivoire de l’autosatisfaction, a besoin d’un nouveau vocabulaire pour se présenter au monde. Et une nouvelle alliance avec la société. Avec « Artivisme. Art, politique, engagement » (Einaudi, le Vele, pp. 232, 13,00 €), Vincenzo Trione, historien d’art et critique, enrichit le discours sur l’art contemporain d’une nouvelle et agile carte culturelle et critique.

Les artistes

Qui sont les artivistes ? Ils sont la nouvelle grande communauté de l’art contemporain, pas seulement un courant. L’art contemporain a subi, dans les deux premières décennies du nouveau siècle, une psychothérapie nécessaire et a compris qu’il était simplement en danger de disparaître du monde, passant de l’île déserte des salons et des galeries à l’oubli de ce qui n’est pas là.

Dans le sillage de Camus : non plus des déserteurs mais des militants

L’artiste, qui s’est volontairement isolé du monde qu’il tentait de raconter, cherche aujourd’hui la clé pour y rentrer, en militant ou en témoin. Bref, en tant qu’auteur. Mais quand et comment s’est créé le clivage entre intellectuel et artiste ? “La césure” dit Trione, “remonte au moins aux années 1980, quand prévalaient deux grandes inclinations dans le monde de l’art, une orientation néo-dadaïste (le plaisir pour la boutade) et une post-moderniste avec un goût pour le ” rupture” et la citation. Depuis 2000 certains artistes ont ressenti le besoin de réaffirmer la nécessité de se comporter en intellectuels, suivant deux trajectoires : être témoins de besoins territoriaux, écologiques, urbanistiques ou devenir intellectuels, à la suite de Camus : non plus déserteurs mais militants” ; des têtes, des mains et des cœurs au service de la société, contre ses contradictions et ses injustices. Mais il faut se dépêcher : « il y a un risque que l’avant-garde, la grande catégorie du 20e siècle, d’une rafle se transforme en promenade dans une cour de récréation, mais je suis convaincu que les phases de déclin sont le prélude à une retour de l’art hors des bas-fonds : les exemples sont féconds, de Kieker à Boltansky.

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A quoi sert l’art ?

La finalité de l’art, selon le philosophe Arthur Danto, est à la fois esthétique et éthique. C’est seulement alors qu’elle est politique, conceptuelle. Où et comment les artivistes s’inscrivent-ils dans cet horizon ? « L’art redevient pluridisciplinaire : dans le précédent L’Opera Interminabile (Einaudi, 2019), j’ai essayé de parler de certains artistes, comme William Kentrige, qui s’engagent dans des pratiques différentes. Ces dernières années, une grande direction contemporaine s’est développée qui conduit à la naissance de collectifs cherchant une nouvelle synthèse entre l’art, la science et la culture, comme dans le Bauhaus, par exemple l’Atelier de Berlin d’Olafur Eliasson ». Reste un nœud, que Trione aborde avec de nombreux exemples, celui relatif au rapport de l’art à la beauté. L’art classique représentatif est constitutivement lié au paradigme éthique de la beauté ; celle du XXe siècle est plutôt liée au concept de scandale, de dissonance, de recherche du nouveau. Une table rase, meilleure sinon lisible par tout le monde. A quelques exceptions près, du réalisme magique de Cattelan à l’art documentaire d’Aleksievich. Le scandale est une conséquence et non un présupposé de l’art socialement et aussi ontologiquement révolutionnaire.

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